Rayon de Lune

Rayon de Lune

Sous le couvert du smog

 

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État : En cours de rédaction.

 

Quatrième de couverture (provisoire) :  
Sous le couvert du plus impénétrable des brouillards, sévit un tueur sans pitié. Dans cette capitale vouée à la déchéance et à la misère certains vont tout tenter pour l'arrêter alors que d'autres se demandent s'il ne faudrait pas plutôt l'encourager...

 

Cycle : Aucun.

 

Format : inconnu.

 

Nombres de pages : final inconnu. Pour l'instant 37 en 15x24

 

Prix : Sans.

 

Où se le procurer : Dans le futur.

 

L'illustration : Sans, mais si vous vous ennuyez, n'hésitez pas à nous en envoyer une. Elle trouvera tout naturellement sa place ici.

 

L'auteur :   Phœbé.

 

Crédits photo : inconnus


 

 

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Fumerie opium Singapour 1941

 

 
Chapitre premier :

 épreuve non corrigée

 

I – Premier corps.

    La ville sentait la déchéance, la maladie et la mort.

    Sous un ciel bas chargé de nuages gris étrangement teintés de sang, les cheminées crachaient d’épaisses fumées noires et opaques. Les usines, les hauts fourneaux, les locomotives à vapeur et les manufactures encrassaient les façades de suie grasse et puante. Aux fenêtres malpropres, lanternes et bougies essayaient d’apporter quelque lumière, car, même en plein midi, le soleil ne parvenait que rarement jusqu’au sol. Les toits des plus hautes demeures, aux ardoises luisantes d’une récente averse, dépassaient avec peine un brouillard épais et persistant, sinistre chape de coton sale qui envahissait les rues à toutes heures selon un lent flux et reflux d’une proche mer paresseuse qui remontait le fleuve saumâtre.

   Des immeubles comptant jusqu’à une dizaine d’étages s’élevaient de part et d’autre de ruelles étroites et sinueuses se transformant parfois en véritables couloirs pour se glisser sous certains bâtiments. Construits à la hâte, avec les matériaux les moins chers disponibles et une main d’œuvre non qualifiée, ils se fendaient et penchaient, allant parfois jusqu’à partager leurs gouttières tordues. Alors que sur leurs façades, la suie et le salpêtre masquaient fissures et lézardes, là où des pierres manquaient, des traverses de chemin de fer volées à la gare la plus proche servaient de murs, d’étais ou de poutres. Sur l’arrière, des cours, guère plus que des puits, disparaissaient sous des enchevêtrements de galeries branlantes, de balcons à l’équilibre précaire, d’escaliers pourrissants et de toiles tendues pour récupérer l’eau de pluie et s’épargner ainsi la corvée d’aller jusqu’à la fontaine où les puisatiers faisaient payer fort cher un peu d’eau réputée potable qu’ils récupéraient dans un cours d’eau souterrain se jetant sans doute directement à la mer ou dans l’un des nombreux affluents proches lorsque la marée ne ramenait pas de sel jusque dans leurs seaux.

    Des ornières emplies de boues sinistres et huileuses creusaient les pavés scellés de crasse qui recouvraient le sol des venelles tortueuses du labyrinthe de la ville basse. Au milieu de ces étroits passages, un sillon peu profond tenait lieu de caniveau. Depuis longtemps déjà, ce dernier ne charriait plus que des infections virulentes, des cadavres à moitié dévorés de petits mammifères d’espèce plus identifiables et les contenus des pots de chambres. D’indiscernables déchets y flottaient, attendant le prochain déluge pour rejoindre le fleuve en aval : un fleuve large, traître, aux eaux saumâtres lorsque la marée en provenance de la mer proche en remontait le cours pour y déposer son sel et plus noir que l’enfer lorsqu’elle redescendait emportant les rejets des abattoirs, des tanneries et des papeteries, et les cadavres gonflés de gaz putrides.

   À l’image de ces lieux malsains, une triste population errait sans autre but que satisfaire ses instincts les plus primitifs et ses vices les plus sordides. Elle portait les stigmates de son environnement et ne comptait plus les toux glaireuses, les plaies purulentes, les blessures suintantes de pu, les disgrâces physiques et les infirmités. La pollution, consanguinité et absence d’hygiène engendraient des monstres de foire ; les guerres, des manchots, des culs-de-jatte et des estropiés de toutes sortes qui auraient mendié s’il y avait eu quelques sous à gagner. Et toute cette faune vivait, grouillait, forniquait, grognait, tuait et détroussait dans l’ombre lorsqu’elle ne s’enivrait pas jusqu’à l’inconscience ou fumait, vautrée sur les lits de planche des opiumeries ou au beau milieu de la rue. Elle crevait de faim, mais copulait sans cesse, renouvelant ainsi son contingent de pitoyables gueux.

   Dans ces dangereux méandres, avançait une petite silhouette. La fille n’avait guère plus de quatorze ans, mais son corps avait déjà connu plus d’hommes qu’une année compte de jours. Son père était passé le premier parce qu’il n’avait plus d’épouse, tuée à force de coups, un soir de beuverie. Il avait bien profité de cette chair à peine nubile puis il l’avait vendu sa fille aux amis, aux voisins tout d’abord puis dans les tavernes, les bouges et même sur le port. Un soir qu’il était rentré ivre, il lui avait reproché de ne pas gagner assez et commencé à la frapper. Peu désireuse de finir comme sa mère, elle avait saisi un couteau et le lui avait planté dans la panse. Après quoi, ignorant s’il survivrait ou pas, elle avait fui la justice d’abord mais aussi la vengeance si son géniteur se remettait de sa blessure. Elle avait changé de quartier et de nom, mais pas de vie. Ne sachant pas faire autre chose, elle monnayait ses charmes contre un grabat, un verre de gin ou une soupe, une nuit au chaud quand elle avait la chance de tomber sur un célibataire qui lui proposait de partager sa couche.

    Contrairement aux coutumes, elle allait sans bonnet ni chapeau, par manque de moyens, aussi ses longs cheveux châtain, sales et habités de poux, tombaient-ils librement dans son dos, sur une robe autrefois verte au tissu grossier et élimé et dans le bas irrémédiablement taché garderait à tout jamais une teinte brunâtre. Plusieurs jupons troués et un fichu noué sur ses épaules l’empêchaient à peine de mourir de froid durant l’hiver. Une épaisse couche de corne et de boue durcie recouvrait la plante de ses pieds nus. Un désagréable bruit de succion accompagnait ses pas comme elle traversait un caniveau. Pour éviter une marre plus gluante, elle rasa un mur lépreux et macula davantage sa manche. À l’intersection suivante, elle hésita, fouillant les ténèbres du regard. Elle ne vit rien.

    Deux mains jaillirent de l’obscurité. L’une se plaqua sur sa bouche pour étouffer son cri, l’autre entoura son buste. Elles la tirèrent violemment dans une impasse. La fille de joie se débattit. L’acier glacé d’un couteau lui trancha la gorge. Un jet de sang gicla de sa jugulaire béante. Il éclaboussa le mur à d’une large et longue ligne avant de dégouliner. Le liquide épais coulait sur la pierre comme sur sa poitrine maigre. Les mouvements de la prostituée faiblirent puis cessèrent tout à fait. Son corps s’amollit et s’affaissa dans la poigne solide de son assassin.

   

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    Un attroupement s’élargissait autour de la dépouille de la fille égorgée. Gens de peu, manœuvres et traîne-misère piétinaient dans la boue gluante et noirâtre alors que l’aube rosissait les nuages. Mine de rien, ainsi rassemblée en rangs serrés, ils profitaient un peu de la chaleur les uns des autres. Un policier arriva d’un pas nonchalant, balançant bien en vue sa matraque de bois et de cuir, en une menace explicite que relayaient ses yeux aux sourcils perpétuellement froncés et son épaisse moustache hérissée. Un gamin était venu le chercher au débit de boissons itinérant le plus proche, pour lui annoncer la découverte du cadavre. Lui qui espérait passer une journée tranquille, il ne fallait plus y compter. Sûr du pouvoir que lui conférait son uniforme aussi gris que le temps, sur les petites gens, il écarta deux rustres d’un habile coup dans les côtes et attendit que les autres se poussassent d’eux-mêmes et lui libérassent un passage jusqu’à la défunte. Dès que ce fut fait, il reprit sa marche, toisant les hommes de haut. Son regard tomba dans le décolleté d’une femme et il lui adressa un sourire égrillard sans se soucier de sa réaction. En arrivant devant la victime, il n’avait plus du tout envie de badiner.

   À l’angle d’une venelle, obscure même en plein jour, et d’un de ces couloirs publics à plafonds bas, qui traversaient les immeubles de part en part afin de gagner les cours intérieures, le cadavre gisait dans une mare de sang, le visage figé en une grimace d’horreur. Les lèvres, le menton et les joues bleuis par le froid et le trépas. La plaie béante de la gorge proprement tranchée laissait apercevoir l’ivoire d’une vertèbre cervicale. Ses longs cheveux retombaient sur ses yeux et les dissimulaient. Le haut de sa robe bâillait, délacé. Ses bras croisés cachaient pudiquement ses seins menus alors que les haillons de ses jupes, relevés sur ses jambes largement écartées et aux genoux pliés, exposaient son sexe frisé à la vue de tous.

   Impossible de prétendre qu’il ne s’agissait là que d’un règlement de compte entre voyous et oublier l’affaire. Le meurtre ressemblait trop à un message ou un avertissement pour qu’on l’ignorât. Le policier ne pouvait pas s’occuper de ce cas, heureusement pour son goût prononcé à la fainéantise ; il fallait un véritable enquêteur.

    Il lâcha sa matraque, retenue à son poignet par une dragonne. D’une main, il farfouilla dans sa poche alors que de l’autre, il alpaguait un gosse au premier rang :

― Hé toi ! T’es trop jeune pour voir ça. File au poste et ramène un enquêteur. Dis-lui bien que c’est un meurtre.

   L’enfant gigota pour se dégager, mais le policier ne le lâcha pas. Il lui montra la piècette qu’il venait d’extirper de son pantalon.

― Pour toi, si tu te dépêches !

― Oui, m’sieur.

   Les yeux brillant de convoitise à la vue du simple sou, l’enfant fila comme une flèche. En attendant son retour, le représentant de la loi avait encore du pain sur la planche.

― Écartez-vous ! ordonna-t-il de sa voix la plus forte, celle qui portait loin et effrayait ses mômes quand ils désobéissaient.

   Aussitôt le peuple reflua. Beaucoup quittèrent même les lieux. Ils devaient aller travailler de toute façon et ne pouvaient pas se permettre de demeurer plus longtemps. Quant aux autres, ils ne voulaient pas risquer de passer la nuit au poste. Même si, pour beaucoup, cela eut amélioré leur ordinaire. Après quelques minutes, les ruelles se trouvèrent pratiquement désertées.

 

 

   Armand bourra sa pipe d’écume d’un tabac sombre aux riches saveurs de bois et d’épices. Il alluma une mèche à la bougie de son bureau et s’en aida afin de propager le feu aux feuilles brunes déchiquetées. À pleins poumons, il tira deux fois sur le tuyau pour bien lancer la combustion puis se recula dans son fauteuil au cuir craquelé pour savourer les premières bouffées. Détendu, il bascula son dossier et posa les pieds sur son bureau. Il croisa ses mains sur sa nuque et regarda la fumée claire monter paresseusement vers le plafond chaulé plus vraiment blanc mais dont la teinte encore claire contrastait avec les boiseries sombres de la porte et des lambris qui montaient jusqu’à la moitié des-murs. À trente ans, il était le plus jeune enquêteur de police. Bel homme selon les critères de son époque, il jouissait d’une carrure d’athlète qu’il entretenait avec soin au moins une heure par jour dans le gymnase près de chez lui. Doté de mains larges et puissantes, il n’hésitait pas à utiliser ses poings pour convaincre les suspects de parler. Ses cheveux noirs et drus, hérités d’une mère d’origine exotique, lui valaient souvent des railleries de ses collègues et supérieurs nés parmi ce peuple de blonds et de roux, parsemé de châtain clair. Sa mâchoire carrée, son menton volontaire reflétaient sa nature décidée, voire opiniâtre. Ses yeux bleus, la seule caractéristique paternelle qu’il eût conservée, bougeaient constamment allant d’un point à un autre à la recherche d’indices et d’informations que lui seul percevait. Tous s’accordaient à reconnaître ses talents, même s’il réfléchissait trop pour son bien. Tout le monde savait qu’il était plus facile de convaincre un suspect de parler que de réunir assez de preuves de sa culpabilité. De plus, les juges préféraient ce genre d’arguments : des aveux valaient plus que toutes les preuves du monde.

    Armand poussa un soupir. Il se rassit convenablement sur son fauteuil au rembourrage écrasé, réajusta son gilet et sa veste, et compulsa les dossiers étalés devant lui. Durant la nuit, huit rixes avaient éclaté dans les bars, deux autres auprès de roulottes à gin, les fameuses « M’dam Geneva » autrement nommées « Pleurs des Mères », et même une dans une fumerie d’opium : étonnant lorsqu’on connaissait l’état des épaves qui y gaspillaient leur temps, leurs espoirs et leurs dernières ressources tant physiques qu’économiques. Les agents avaient trouvé cinq cadavres, poignardés pour la plupart, ainsi qu’un enfant mort de faim dans le renforcement d’une porte cochère. Et trois noyés, plus ou moins frais, s’étaient pris dans les filets de l’équipe fluviale.

   Rien d’intéressant pour lui dans ces compte-rendu.

   Il rangea avec soin les papiers dans des chemises séparées et se leva pour rendre le tout à son secrétaire qui se chargerait de les classer. Si la police devait s’occuper de tous les meurtres ayant lieu dans la ville basse, ses effectifs n’y suffiraient pas, aussi ignorait-elle les bagarres et les petits larcins à moins de se retrouver témoin et de ne pas pouvoir tourner la tête pour prétendre n’avoir rien vu.

   Armand perdait son temps ici. Il se sentirait bien plus utile en ville haute, mais pour y obtenir sa mutation, il devait faire ses preuves et surpasser tous ses collègues car son manque de biens, tout autant que ses origines métissées nuisaient gravement à ses ambitions. Il lui fallait une grosse affaire. Pas forcément une de celles qui s’affichaient à la une des journaux, mais plutôt de celles qui touchaient les bonnes familles ou les patriciens. Elles n’engendraient pas la célébrité auprès du quidam de la rue, mais permettaient de se faire des amis, de s’attirer des sympathies ou de la gratitude des personnes bien placées qui le propulseraient sur l’autre rive ! Là où les rixes n’existaient pas. Là où seuls les nobles et les plus nantis vivaient. Là où se promenaient les femmes en riches toilettes, accompagnées de dizaines de domestiques. Là-bas, la mort se partageait entre gentilshommes, à l’aube et fleuret en main, devant des arbitres et des témoins, des dames dégustant leur thé et leurs serviteurs. Là-bas, on n’enfermait pas des criminels puants et beuglants, on reconduisait chez eux des gentilshommes en habits de soie pour les assigner à résidence en attendant que l’affaire disparaisse ou que les avocats arrangent un compromis à la convenance du lésé.

   Armand poussa un soupir amer ; il ne fallait pas rêver, sa naissance lui interdisait plus sûrement l’accès à ce paradis que les rangs serrés des gardes armés postés sur le seul pont franchissant le fleuve.

   Il se leva et saisissait la poignée pour sortir de son bureau lorsque trois coups lui apprirent que quelqu’un voulait entrer. Il ouvrit en grand, surprenant le policier debout derrière.

― Oui ?

― Enquêteur, on a trouvé un mort près de la Vieille Chapelle.

― Et ?

― Je sais pas. Faut que vous alliez à la morgue pour voir.

   Un sourcil se souleva d’étonnement sur le visage d’Armand. Ainsi le médecin légiste estimait qu’il y avait un cadavre digne d’intérêt pour lui. Bah ! De toute façon, il n’avait rien de mieux à faire pour l’instant, alors autant y aller !

Il attrapa sa veste d’uniforme grise, pendue au porte-manteau et attacha chaque bouton avec soin avant de sortir, oubliant les dossiers sur le coin de son bureau. Il noua autour de son cou un carré de soie noire en longeant le couloir et releva son col alors qu’il traversait le hall surpeuplé. Une vingtaine d’agents surveillait une bonne cinquantaine de criminels de tous poils, assis sur de longs bancs d’acier. Fers et chaines aux pieds et aux poignets, ils en attendaient leur interrogatoire. Il régnait toujours un assourdissant chaos en ces lieux où tout à chacun venait porter plainte, récupérer un compagnon en cellule de dégrisement, témoigner, réclamer justice, beugler son innocence…

    Armand éprouva quelques difficultés à se glisser parmi ces gens. Ici, ni sa haute stature, ni sa carrure musclée ne l’aidait, car la plupart des policiers lui ressemblaient ; on ne les sélectionnait pas pour leur intellect, mais pour leur physionomie apte à impressionner la populace. À l’aide de quelques coups de coude bien placés, il y parvint néanmoins et franchit enfin les grandes portes. Dehors régnait un temps maussade, des nuages menaçants cachaient le ciel et quelques écharpes de brouillard matinal s’accrochaient encore aux rares réverbères, refusant de céder la place. L’enquêteur descendit une volée de marches et s’engagea dans le trafic dense de chevaux, de carrioles, de passants, de marchands et autres bonimenteurs qui vantaient leurs produits. Un enfant d’une dizaine d’années criait à pleins poumons pour vendre son journal. Un cireur pas beaucoup plus vieux vantait son habileté à rendre leur lustre à n’importe quelle paire de « grolles », aussi crottée fût-elle. Les trottoirs disparaissaient sous les pas des piétons qui débordaient sur la chaussée au risque de se faire renverser par les chariots.

   Jouant des épaules comme un lutteur, Armand se frayait un passage, parfois à coups de pied pour convaincre un réticent de lui céder la place. Il remonta la rue sur plusieurs pâtés de maisons avant de tourner à droite. Il descendit vers le fleuve dont l’odeur nauséabonde commençait à lui parvenir lorsqu’il s’immobilisa devant la faculté de médecine. Contrairement aux autres bâtiments du quartier, la faculté possédait une belle devanture récemment lavée, des colonnes en bon état, un fronton sculpté et un grand escalier pour s’élever au-dessus de la marée humaine. Vestige d’une époque où la ville haute n’existait pas, la noblesse en avait depuis construit une nouvelle sur l’autre rive, laissant celle-ci à l’usage de la police et des sœurs de la charité qui y tenaient un hôpital pour les indigents et y dispensaient quelques cours sur les dogmes, le bon usage de la langue et l’écriture pour les plus malins dont on pourrait faire un clerc ou un écrivain public avec beaucoup d’efforts, de conviction et de coups de bâton.

    Armand y arriva juste à temps pour éviter un méchant crachin qui bien vite se transformerait en pluie. Il pénétra dans un large hall, enfila deux couloirs avant de se saisir d’une lanterne afin de s’éclairer dans un escalier en colimaçon, jusqu’à la cave la plus profonde. Ici, la température chutait et permettait une bonne conservation des corps jusqu’à plusieurs jours, même au plus fort de l’été. L’enquêteur frissonna. Il déboucha dans une longue salle basse encombrée de piliers soutenant un plafond voûté. Entre les colonnes, des tables accueillaient des corps sous des draps tachés de sang et d’humeurs plus répugnantes encore. De place en place, de hauts candélabres supportaient des bougies dont les fumées marquaient le plafond d’auréoles noirâtres. Aucune lumière naturelle n’aurait réussi à pénétrer aussi bas, même si les architectes avaient songé à creusé un soupirail.

    Deux hommes vivants se trouvaient là. Le premier, petit, âgé, obèse et affligé d’une jambe légèrement plus courte que l’autre lui conférant une démarche titubante du plus mauvais effet, examinait le contenu d’un plateau en marmonnant. Ses cheveux blancs se raréfiaient sur de son crâne dégarni alors que sur sa nuque et ses tempes, ils formaient une barbes qui auraient poussé du mauvais côté. Les rides se multipliaient autour de ses yeux délavés. Il portait une blouse blanche constellée de taches, un grand tablier de cuir dans le même état et un foulard bleu noué autour du cou.

    En comparaison, l’autre homme passait inaperçu. Sa manie de se tenir dans l’ombre faisait vite oublier sa présence et peu de gens l’ayant côtoyé pouvaient le décrire. Armand ne lui prêtait jamais la moindre attention. Il savait qu’il aidait le médecin légiste dans ses fonctions, principalement pour les tâches nécessitant de la force physique, et se moquait bien du reste.

    Tous deux se tenaient penchés sur une desserte et le médecin semblait donner un cours sur le bon usage des différents couteaux, scies et pinces de sa profession, à moins qu’il ne recensa son trousseau et qu’il en manquât, car il fronçait les sourcils, mécontent.

― Alors, doc, l’apostropha l’enquêteur, il paraît que vous avez quelque chose pour moi ?

― Ah ! Mon bon Armand, je vous attendais.

   Il se retourna et tangua en venant à sa rencontre. Ils se serrèrent la main puis le vieillard s’appuya familièrement sur l’avant-bras du policier pour se soutenir et le guider vers le fond de la morgue tout en discutant :

― Un sujet tout à fait surprenant. Une femme. Une péripatéticienne à en juger par sa mise. Elle souffrait de malnutrition, d’herpès, d’un abcès à la gencive et d’une probable dépendance à l’alcool. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Un autre enquêteur l’a découverte à proximité de la Vieille Chapelle, un quartier où vivent beaucoup de ces créatures et il a classé l’affaire dans les vols avec violence.

― Alors pourquoi m’avoir fait venir ?

― Plusieurs choses. D’abord, la stupidité de votre collègue : vol avec violence, comme si une telle fille pouvait posséder quoique ce soit capable d’engendrer la convoitise d’autrui. Ensuite, la position dans laquelle le meurtrier l’a laissée : poitrine dénudée, cuisses exposées et jambes écartées.

   Armand gloussa.

― Une position qu’elle devait bien connaître dans son métier.

   Le médecin sourit à son tour :

― Tout à fait.

― Et le troisième point ? Car je sens que vous me réservez le plus intéressant pour la fin.

― Ses blessures. Son assassin l’a égorgée pour la tuer et sans doute l’empêcher de hurler puis il lui a consciencieusement découpé le ventre du con jusqu’aux côtes dans l’alignement de la fente féminine. Enfin, il lui a arraché l’utérus et tout l’appareil reproductif. Et, détail amusant, si je puis me permettre, le bébé qu’il contenait.

― La fille était enceinte ?

― Je n’oserai pas me montrer aussi affirmatif, mais oui, je le pense. C’était déjà avancé, six mois peut-être. Impossible de me montrer plus précis pourtant le gonflement de la poitrine, la graisse autour du ventre et sa déformation me semblent significatifs. Elle le savait et le dissimulait en relâchant sa camisole. Bien sûr, sans fœtus, impossible de le confirmer.

― Si je suis bien, l’assassin a égorgé la fille, l’a éventrée et a emporté son fœtus.

― Exactement.

    Armand se frotta le menton en signe d’intense réflexion.

― Très intéressant.

― Je me doutais que ce cas vous plairait.

   Ils se sourirent.

― Que pouvez-vous m’apprendre de plus ?

― Pas grand-chose. Il connait son affaire et coupe avec l’habileté d’un chasseur expérimenté, d’un boucher ou de certains de mes confrères. Il n’a pas laissé beaucoup de traces. Soit il a pris ses précautions, soit les curieux et les policiers les ont effacées. Aucun témoin. Personne n’a vu ou entendu quoique ce fût. Et dans le cas contraire, ils ne diront rien. J’ignore si le meurtrier a abandonné sa victime où il l’avait tuée ou s’il a transporté le corps après le meurtre, car je ne me suis pas rendu sur place et l’incompétent qui s’est chargé du rapport ne l’a pas noté.

― Hum, c’est mince !

― Ah ! J’oubliai : il est droitier.

― Comme tout le monde !

   Le médecin soupira.

― Désolé, Armand mais même la plus belle des roses ne peut donner que ce qu’elle a. Cependant…

― Oui.

― Eh bien… Ce meurtre est particulièrement violent ce qui m’inciterait à penser à un crime passionnel : un amant éconduit, un mari trompé, le père de l’enfant ou celui de la fille – que sais-je ? Mais il est également très soigné et méticuleux ce qui suggère une préméditation ou pire, un procédé bien rodé. Dans ce cas, non seulement il a déjà frappé, ailleurs, car je n’ai jamais entendu parler de tels actes, mais il recommencera. Sinon, vous pouvez toujours enquêter sur l’entourage de cette fille. Si son assassin la connaît, vous le découvrirez sans peine.

― Merci.

― À votre service, mon cher. Je sais à quel point ce genre d’histoire vous passionne. Et puis, c’est bon pour votre avancement. La ville haute n’est pas si loin. Bientôt vous franchirez le pont. J’espère qu’alors vous vous souviendrez de votre ami Edmond.

― Je vous le promets.

    Dans l’ombre, l’homme de peine se lavait les mains en écoutant avec attention son patron et le policier discuter.

   Patrick s’essuyait les mains avec soin sur une serviette propre prévue à cet effet et pendue à côté de la bassine. Il ne bâclait jamais ce cérémonial et prenait son métier à cœur, même s’il n’était pas parmi les plus recommandables. Il plaça le carré de tissu humide dans une corbeille qu’une sœur viendrait récupérer pour en laver le contenu. Il ôta sa blouse souillée de sang et l’accrocha au porte-manteau près de la porte. D’habitude, il saluait le docteur Edmond Bezier avant de partir, mais son supérieur conversait avec un enquêteur de la police depuis la fin de la matinée, aussi préféra-t-il s’éclipser discrètement et ne pas les déranger. Ils ne se rendraient sans doute même pas compte de son absence, en admettant que le policier ait noté sa présence.

   Patrick remonta pesamment l’escalier en colimaçon menant au grand hall de la faculté et déposa sa lanterne sur la table qui l’attendait près de l’accès. De là, il gagna un couloir de service qui donnait sur l’arrière du bâtiment, dans une cour carrée où stationnait un chariot aux quatre grandes roues crottées, celui-là même qu’utilisaient les responsables de la voirie pour leur amener les corps chaque matin. Chaque nuit voyait beaucoup de morts en ville basse, mais, à part le docteur, lui-même et ceux chargés de la détestable besogne de les ramasser, qui s’en souciait ? La famille, parfois, quand ils réussissaient à la retrouver, car elle préférait le plus souvent ne pas se montrer de crainte d’avoir à payer des frais d’obsèques. Ils envoyaient donc ceux dont personne ne réclamait les dépouilles sous cinq jours, au cimetière des innocents où les fossoyeurs les jetaient dans la fosse commune avec une prière tout juste marmonnée par le curé local qui expédiait sa corvée au plus vite. Cinq jours. Pas davantage. Au-delà l’espace pour les entreposer manquait et les corps commençaient à sentir la décomposition malgré le froid, même lorsqu’ils arrivaient frais. Quant à ceux qui leur parvenaient déjà faisandés, ils ne restaient pas plus d’une nuit. Et puis, il fallait bien faire de la place pour les nouveaux arrivants.

    Patrick sortit par la porte cochère. Constatant qu’il pleuvait, il remonta son col, récupéra son faluche dans le fond de sa poche intérieure pour la visser sur le crâne et ajusta son foulard avant de se glisser dans la rue encombrée, obliquant vers le sud en s’éloignant du fleuve. Les passants se raréfièrent comme il quittait le quartier administratif et commerçant qui constituait le cœur de la ville basse. Les grosses bâtisses laissèrent la place à des immeubles d’habitation moins bien entretenus, voire pas du tout. Seule la saleté demeurait. Un dépôt noir, mélange de suie, de charbon et de poussière de paille recouvrait tout, s’infiltrait jusque dans le moindre interstice et ruisselait en rigoles répugnantes. Une pluie froide tombait sans discontinuer et Patrick descendit un peu plus sa vieille faluche sur ses yeux avant d’enfoncer ses mains dans ses poches, regrettant ses gants oubliés chez lui. Il traversa un parc pitoyable, dont les arbres aux branches tordues agonisaient, étouffés par le smog qui s’élevait régulièrement du fleuve et les fumées qui descendaient des usines proches. De place en place, des bancs cassés n’accueillaient plus personne. Les allées nécessitaient un débroussaillage, mais une étroite piste restait praticable grâce à de fréquents passages. Une créature difforme, bossue semblait-il, bougea dans l’ombre. De ses petits yeux chafouins, elle scruta l’homme qui passait, mais n’esquissa pas un geste. Elle le reconnaissait comme l’un des habitants du quartier, quelqu’un qu’il valait mieux ne pas déranger ni pour quémander une aumône, ni pour lancer sur lui les vauriens qui n’attendaient pourtant qu’un signe de sa part pour l’estourbir et le détrousser. Aussi le guetteur contrefait retourna-t-il à sa léthargie.

    Patrick passa sans encombre, tourna au carrefour suivant et s’engagea sur une centaine de pas avant de rentrer sous un porche. Le hall, si cet espace pouvait mériter ce titre bien pompeux, mesurait moins de deux pas sur trois, tout juste de quoi ouvrit la porte sans heurter les marches. L’homme monta l’escalier raide et branlant en se tenant à la rampe quand elle existait encore et en s’appuyant sur le mur plâtré lorsqu’elle avait disparu. À chaque palier, une fenêtre de papier huilé ne dispensait pas assez de lumière pour distinguer le sol. Une marche manquait, mais les habitants des lieux le savaient et franchissaient l’obstacle sans y penser. Elle constituait un parfait système d’alarme en cas d’intrusion. Patrick gravit quatre étages, longea le palier et, avec une clef extirpée de la poche de son pantalon, ouvrit une porte en parfait état et repeinte, bien incongrue dans ce décor délabré.

    Dans la modeste entrée, il se débarrassa de sa coiffe, de son manteau et de son tablier qu’il suspendit au crochet situé derrière le battant, puis dénoua ses épais godillots. Il chaussa à la place de confortables charentaises, un luxe malgré leur usure dans une ville où neuf personnes sur dix ne possédaient même pas de chaussures et alla s’allonger sur un lit au matelas défoncé. Avec deux chaises, une table et un coffre, ce grabat constituait l’intégralité de l’ameublement. Pas de souvenir du passé, aucun objet superflu.

    Patrick s’endormit du sommeil du juste.

 

   Avec la nuit vint l’éveil. L’éveil de toute une faune qui se faisait discrète le jour pour recommencer à vivre dès que la luminosité baissait. L’éveil pour les putains, les maquereaux, les voleurs et les tueurs. L’éveil pour Le Tueur.

 

 

II - Traque.

 

 

 

  Surtout n'hésitez pas à nous signaler toute faute ou erreur.

 


14/03/2016
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